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Les
Khalifes
SERIGNE ABBOU KHADR MBACKE (1989 - 1990)
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Le sentiment
le mieux partagé qui habite la communauté islamique
sénégalaise à l'évocation du khalifat
de Serigne Abdou Khadr MBACKE
est assurément l'amertume. En effet, seulement onze mois
d'exercice pour ce quatrième Khalife de Cheikh Ahmadou
BAMBA. Nous ne pouvons nous départir du sentiment, de
la conviction même, que la communauté mouride,
en particulier, a trop tôt été sevrée
de cette mamelle nourricière si prodigue en avantages,
en bénéfices et en profits de toute sorte. Nous
en sommes d'autant plus convaincus que la simple évocation
de certaines circonstances ayant entouré sa naissance,
une nuit de vendredi de l'an 1914 à Daroul Alim (Alimoun
Khabir) de NDAME renforce cette impression de symphonie
inachevée. Dès qu'on lui a annoncé l'heureux
événement, Cheikh Ahmadou BAMBA a convoqué
son frère et homme de confiance, Serigne Thierno Ibra
Faty (Mame Thierno) de Darou Moukhty pour lui confier la mission
de se rendre à NDAME dans le but de faire le nécessaire
requis par la circonstance . Au moment du départ, après
lui avoir donné sa bénédiction, le Maître
dit à Mame Thierno : "Au nom et par la baraka
de ce nouveau-né que tu vas visiter, sache qu'au cours
de ton voyage, à l'aller comme au retour, tous ceux que
tu auras à rencontrer ou à voir sont préservés
des flammes de l'enfer ! "
Ainsi, dès sa naissance, Serigne Abdou Khadr a commencé
à incarner le bras vigoureux par lequel, Cheikh Ahmadou
BAMBA a pourfendu, a fracassé tous les obstacles qui
se dressent entre les créatures et leur salut. De tout
temps, il a eu une influence bénéfique sur son
entourage. Par la parole et par l'exemple, il a toujours eu
à cur d'inciter ses semblables à se consacrer
sans réserve à Dieu et à son Prophète
(P.S.L.)
L'imagerie populaire a voulu voir en Serigne Abdou Khadr la
réincarnation de Cheikh Ahmadou BAMBA parce qu'en lui
se retrouvent la plupart des traits de caractère qui
ont distingué le Cheikh. Et, pour étayer cette
thèse, les raisons ne manquent pas.
Sa mère Sokhna Aminata BOUSSO est la fille de
Serigne MBOUSSOBE, un frère de Sokhna Diarra,
la mère du Cheikh. Ainsi, de par sa mère, Serigne
Abdou Khadr aurait été le neveu du Cheikh s'il
n'avait été son fils. De cette naissance, il a
hérité d'une piété si profonde que
nul n'est surpris que, tout naturellement, il ait exercé,
toute sa vie durant les fonctions d'Imam. D'ailleurs,
depuis 1968, date de la disparition de Serigne Fallou, c'est
lui qui a régulièrement officié à
la Grande Mosquée de Touba.
Très tôt, sous la férule de Serigne Ndame
Abdourahmane LÔ, il a maîtrisé le Coran.
C'est pour ensuite se rendre à GUEDE dans le but d'étudier
les Sciences Religieuses, études qu'il complètera
auprès de Serigne Modou DEME, un érudit incomparable
qu'on désigne d'ailleurs par le surnom révélateur
de "Alimu Soodaan. "
A l'instar de son Père et Maître, il a désormais
inscrit sa démarche sous ce qu'on peut appeler le label
"al istikhama", c'est à dire la droiture,
cette droiture sous tendue par la mesure, l'équilibre
et qui est la marque distinctive des élus de Dieu. Autant
le Cheikh disait à qui veut l'entendre que ses ennemis
peuvent tout dire de lui sauf qu'ils l'ont vu ou entendu, un
jour, faire ou dire quelque chose que Dieu réprouve,
autant Serigne Abdou Khadr mettait un point d'honneur à
être ce pôle vers lequel convergent tous les curs
qui cherchent un modèle de droiture susceptible de les
conduire sur la voie dénommée "Siraatal
mustaxiima."
Il n'était certes pas le plus âgé de la
famille du Cheikh, loin s'en faut, mais il avait un charisme
tel que tous ses frères reconnaissaient et acceptaient
implicitement son autorité morale, par sa droiture, son
désintérêt des choses de ce monde, son peu
d'attachement aux biens terrestres. On ne lui connaît
pas plus d'une ou deux maisons à Touba. Et, s'il en a
d'autres dans certaines contrées du pays, il n'y était
pour rien. Il les devait plutôt à la ferveur de
talibés désireux de lui faire plaisir. D'ailleurs,
invariablement, ces demeures étaient toutes construites
autour d'une mosquée qui en est l'élément
majeur. Il était rare qu'il soit absent de Touba. Il
est connu que toute sa vie durant, il n'a manqué la prière
du vendredi à la Grande Mosquée que pendant son
séjour en terre saoudienne, pour les besoins du pèlerinage.
Djily, " Boroom Bakhdaad ", comme on
l'a surnommé, aussi respectueusement qu'affectueusement,
dirigeait les offices religieux et procédait lui-même
à la prière sur les morts aussi souvent qu'il
le pouvait. Cela était interprété très
positivement par des populations qui y voyaient des preuves,
s'il en était encore besoin, de sa profonde humanité,
de son étroite implication dans toute forme d'action
dont la finalité est le soulagement, le bonheur des populations.
Ami de tout le monde, il avait une popularité telle que
tous les habitants de Touba, à commencer par ses frères,
le considéraient comme leur guide religieux.
D'une nature généreuse, comme son père,
Djily était très prodigue de ses prières
sur tous ceux qui le sollicitaient à cet effet, surtout
les malades qu'il guérissait de façon quasi miraculeuse
si, tout bonnement, il ne " mettait pas la main à
la poche " pour régler leurs frais médicaux,
les ordonnances y compris.
Comme son père, " Boroom Bakhdaad ",
avait une connaissance si extraordinairement approfondie des
Hadiths et de l'histoire de l'Islam en général
qu'en la matière il était devenu une référence.
Il affectionnait particulièrement, entretenir son entourage
de la vie et des faits du Prophète (P.S.L.) et de ses
Glorieux Compagnons. Il en parlait avec une précision
si étonnante, un soin du détail si poussé
qu'on avait l'impression qu'il les avait connus physiquement
Les couleurs habituelles de leurs vêtements, la carnation
de leur peau, la texture de leurs chevelures, les détails
particuliers de leurs personnalités, leurs traits de
caractère distinctifs, tout, jusqu'aux faits d'armes
dont les uns et les autres sont crédités, leur
niveau d'érudition et les capacités de chacun,
tout était passé en revue avec minutie, comme
s'il parlait d'amis qu'il pratique au quotidien.
Evidemment la sunna n'avait pas de secret pour lui. Et, comme
son père, il mettait un soin particulier à se
conformer à ce modèle parfait. Tous ses faits
et gestes, comme ses paroles, étaient calqués
sur ceux du Meilleur des hommes (P.S.L.) A l'exemple de son
père, il montrait, à l'approche de l'heure de
la prière, un regain d'enthousiasme frisant même
l'euphorie. On le voyait alors s'apprêter avec la dernière
minutie. Le Cheikh considérait la prière comme
une comparution devant le Maître du Trône. Il fallait
donc pour cet instant solennel observer un soin corporel et
vestimentaire si minutieux qu'on pourrait comparer l'impétrant
à un jeune marié par sa toilette et son allant.
On pouvait alors voir Serigne Abdou Khadr, délicieusement
parfumé des senteurs les plus suaves, se rendre au lieu
de culte d'un pas alerte, plein d'entrain.
La ressemblance avec son père n'était pas seulement
morale. Elle était aussi physique, et de façon
absolument frappante. Même silhouette frêle et menue
d'apparence, même vêture sobre mais adaptée
à l'ascèse, même démarche rapide
surtout si la destination est un lieu de dévotion. Leurs
traits étaient empreints de la même sérénité
et reflétaient le même bienveillant amour pour
leur prochain mais aussi leur farouche détermination
de repousser toute forme de compromis dans le service de Dieu
et de son Elu (P.S.L.) La même douce lumière divine
illuminait leurs yeux pleins de compassion pour le genre humain.
La profondeur de sa piété filiale a conduit Serigne
Abdou Khadr à effectuer de fréquentes ziarra sur
les mausolées des membres de la famille du Cheikh comme
sur ceux de ses grands disciples. Ainsi il se rendait souvent
à Nawel sur la tombe de Sokhna Asta Walo, la mère
de Sokhna Diarra BOUSSO, sa vénérable grand-mère
dont il visitait fréquemment le mausolée à
Porokhane, à Sagatta Djolof sur celle de Mame
Mâram un ancêtre du Cheikh, comme à
Deqlé où repose Serigne Mor Anta Sally son grand-père
paternel. Les sépulcres de Serigne Mboussobé
son grand-père maternel et de son oncle Mame Mor Diarra
à Mboussobé recevaient aussi ses visites assidues,
de même que celui de Mame Bara Sadio, un grand-oncle
du Cheikh, à Bofel.
Cette même piété filiale explique le profond
et indéfectible attachement qui liait Serigne Abdou Khadr
à son oncle Serigne Thierno Ibra Faty, celui-là
même qui avait procédé à son baptême,
pour autant que nous puissions nous exprimer ainsi. Il lui rendait
de fréquentes visites à Darou Moukhty et,
bien après la disparition du saint homme, il a continué
à entretenir d'excellents rapports avec sa famille.
Serigne Abdou Khadr nous a laissé le souvenir d'un homme
au visage empreint d'une douceur angélique. Par dessus
ses lunettes qu'il portait très bas sur le nez, un regard
malicieux et débonnaire traduisant toute la profondeur
de son grand cur, caressait et éclaboussait d'une
généreuse et débordante magnanimité
l'assistance venue solliciter ses bénédictions.
A nos oreilles résonne encore le timbre bien posé
de sa voix. Et, bien souvent, nous avons l'impression de l'entendre
encore déclamer, de la façon magistrale et sublime
dont lui seul avait le secret, les sourates qu'il récitait
lors des prières du vendredi à la Grande Mosquée.
Alors, c'est à grand peine qu'on réussit à
réprimer les sanglots qui montent du plus profond de
notre être. L'amertume d'une perte prématurée
ressurgit, surtout si l'on pense aux réponses malicieuses
qu'il faisait à tous ceux qui, s'adressant à lui,
lui souhaitaient longue vie. A ceux-là, il répondait
avec un demi-sourire : " Ce serait tout bénéfice
pour vous ! " Nous avons la certitude que, s'il avait plu
à Dieu de nous le laisser, nous aurions vécu une
période particulièrement faste. Qu'on en juge
: pendant son mandat, le riz, nourriture de base du sénégalais,
s'est négocié à 100f le kilo, le café,
denrée indispensable pour le mouride a coûté
200f, le bazin, tissu de prédilection pour la confection
du " baye lahat " si caractéristique du vêtement
mouride s'est vendu à 500f le mètre. Comparons
avec les prix pratiqués aujourd'hui ! Mais il a plu à
Dieu qui nous l'avait donné pour notre bonheur de nous
l'arracher après seulement onze mois de magistère.
Il aura vécu un séjour terrestre de 75 ans.
Exactement comme son père ! A Dieu qui nous l'avait donné
nous disons : "Inâ li lâhi wa inâ
ilayhi râjihôn " De Lui nous venons, à
Lui nous retournerons. Que Sa volonté s'accomplisse !
Bénis soient Ses arrêts, même si notre pauvre
nature humaine, imparfaite par essence a de la peine à
endurer les douleurs qu'ils peuvent engendrer.
Tout de même, il y a une petite atténuation à
notre détresse : Serigne Abdou Khadr lui-même,
semblait savoir que son mandat allait être éphémère.
En effet, à tous ceux qui lui présentaient un
projet qui s'inscrit dans la durée, il demandait invariablement
d'en faire part, plutôt, à Serigne Saliou, celui
qui allait lui succéder dans les fonctions de Khalife.
Comme s'il savait qu'il n'aurait pas le temps d'entreprendre
ou de piloter quoi que ce soit qui doive aller au delà
du très court terme.
Encore aujourd'hui, son ombre plane sur cette Mosquée
qu'on imagine difficilement sans lui, tant il faisait corps
avec l'ambiance des lieux. Et c'est tout naturellement que son
mausolée, qui ne désemplit jamais, est situé
à l'Est de ce monument incomparable de la Foi qu'il a
servie jusqu'à son dernier souffle.
Encore aujourd'hui, ses exploitations agricoles et daaras de
Guédé, Boustane et Bakhdad
perpétuent le souvenir d'un saint, d'un érudit
incomparable et d'un serviteur de Dieu inégalable. Tel
un éclair fulgurant, il a traversé le ciel de
l'Islam, laissant pantois un peuple abasourdi encore incrédule
d'avoir compté dans ses rangs un "esclave de
Dieu" de cette dimension.
Suprême consécration de sa haute stature islamique,
c'est toute la communauté musulmane du pays, toutes confréries
confondues, qui a rendu hommage, en Serigne Abdou Khadr, à
l'Imam des Imams, le jour de sa disparition en 1989.
Nous ne doutons point qu'avec son père Djily Boroom Bakhdad
peut dire :
"Qidmatuhû anil huyôbi az habat wa listiqâmatan
wa safwâ wa habat"
A la droite du Cheikh, au Paradis d'Allah, devant leur Maître,
le Modèle Parfait (P.S.L.), il doit goûter avec
délice le salaire de la constance dans la droiture pour
la seule face de Dieu. Puisse son aura et sa baraka rejaillir
un peu sur nous et nous inspirer dans notre quête de la
béatitude éternelle par le moyen de la constance
dans la voie tracée par Cheikh Ahmadou BAMBA.
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