SERIGNE FALLOU MBACKE ET SENGHOR

SERIGNE
FALLOU MBACKE ET SENGHOR

La famille d’El Hadj Falilou MBACKE présente à la famille éplorée de Léopold Sédar Senghor, d’abord à vous-même, madame Collette Senghor et ensuite à l’ensemble des vôtres, ses condoléances émues et attristées.
Vous avez perdu, madame, votre famille, le Sénégal, l’Afrique et le monde avec vous, un grand homme qui nous était très proche et très cher.

Ces jours-ci de brillants chroniqueurs, d’éminents intellectuels et des hommes politiques de tous horizons ont, à travers la presse, exalté son œuvre politique, retracé son admirable itinéraire et commenté avec brio ses multiples réalisations. Tout a été dit, et bien dit, sauf l’essentiel. Car quels que fussent les qualités de Léopold Sédar Senghor, ses vertus et son génie politique, seul, livré à lui même, il n’aurait pu réaliser ce qu’il a accompli s’il n’avait pas eu un soubassement mystique puissant, un levier hors du commun sur lequel il a pu s’appuyer à tout moment.
Ce soubassement mystique puissant, ce levier hors du commun, c’était El Hadj Falilou MBACKE.

Parler de Léopold Sédar Senghor sans parler d’El Hadj Falilou MBACKE c’est escamoter l’histoire ; c’est vouloir décrire l’arbre sans parler des racines.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est la Mosquée de TOUBA qui a été le point de rencontre entre El Hadj Falilou MBACKE et Léopold Sédar Senghor, la base et l’origine de leur long, fécond et historique compagnonnage.
El Hadj Falilou MBACKE accéda au khalifat général de la confrérie mouride en 1945. Omnibulé par l’achèvement de la construction de la Mosquée de TOUBA, brillamment commencée par son illustre prédécesseur Serigne Mouhammadou Moustapha MBACKE, devenu sa seule préoccupation terrestre et dont l’autorisation pour la reprise des travaux était l’objet de blocages de toutes sortes de la part des autorités coloniales, El Hadj Falilou MBACKE attendait impatiemment, mais sereinement, la matérialisation de la prophétie de son Incomparable Maître, le Très Vénéré SERIGNE TOUBA qui lui avait affirmé que rien ne pouvait empêcher la réalisation de la Mosquée de TOUBA que lui, El Hadj Falilou MBACKE avait mission de mener à bonne fin.

C’est sur ces entrefaites que Senghor arriva pour la première fois à TOUBA, pour solliciter les prières et le soutien d’El Hadj Falilou MBACKE à sa candidature au siège de député du Sénégal à l’Assemblée Nationale Française, poste qu’il briguait alors, et qui semblait hors de sa portée dans le contexte de l’époque. Peu connu des masses, parlant un mauvais wolof financièrement démuni, combattu par la puissante administration coloniale de l’époque et la grande bourgeoisie, n’ayant que son verbe et son programme en bandoulière, son entreprise semblait être une gageure.
Mais devant El Hadj Falilou MBACKE, entouré des siens, sur la place publique de TOUBA, et sans que rien ne lui fut demandé, il se tourna face à la mosquée, leva la main droite et jura que, s’il était élu, il aiderait El Hadj Falilou MBACKE pour la reprise et l’achèvement de la construction de la Mosquée de TOUBA. Comblé, et prenant l’assistance médusée à témoin, El Hadj Falilou MBACKE dit alors :"Ça y est, il a enlevé le morceau", c’est -à- dire il était élu, il a remporté d’avance le siège de député qu’il convoitait.
Ce "il a enlevé le morceau" a accompagné Senghor depuis, ne l’a plus quitté, et lui a permis d’enlever tous les "morceaux" électoraux qu’il a eu à convoiter tout au long de sa fabuleuse carrière, que ce soit au Sénégal, en Afrique, ou dans le reste du monde.

Senghor respecta scrupuleusement son serment et la Mosquée de TOUBA, construite pierre par pierre, par la sueur et le labeur des mourides, avec Senghor à leur coté, fut inaugurée le 7 juin 1963 par El Hadj Falilou MBACKE, en présence de Léopold Sédar Senghor.
Le plus grand mérite de Senghor, sa chance exceptionnelle, c’était d’avoir décelé très tôt, avant les autres hommes politiques de son temps, la puissance spirituelle inouïe d’El Hadj Falilou MBACKE et s’être dès lors blotti sous son aile protectrice.

Dès leur première rencontre, il se confia à lui et fit de lui son père. Ce dernier l’adopta comme fils. L’expression "mon père El Hadj Falilou MBACKE", devenue dès lors son leitmotiv au cours de ses multiples campagnes électorales, et qu’il a fait retentir jusque dans les hameaux les plus reculés du pays, a contribué, indéniablement, à son succès auprès des masses rurales.

S’il y avait quelqu’un qui connaisse la force et l’étendue des dons spirituels d’El Hadj Falilou MBACKE, c’était bien Senghor. De 1945 à1980, année où il donna le pouvoir, et même au delà de cette date, tout ce que El Hadj Falilou MBACKE avait prédit à Senghor s’est réalisé. Tout le monde se souvient de : "Senghor singhe" (Senghor invulnérable) ou de "boulène ko pisse, khôlène ko ak gnari beut" c’est à dire ne trichez pas avec lui, ne faites semblant de le soutenir, soutenez le ouvertement.
Ces deux célèbres boutades d’El Hadj Falilou MBACKE, prononcées lors de Magals de TOUBA à l’adresse de tout le peuple sénégalais, en périodes de tensions, eurent un effet salvateur sur la suite de sa phénoménale carrière.

Au lendemain de sa, première élection à la présidence de la république, El Hadj Falilou MBACKE avait dit à Senghor, textuellement :"Vous resterez au pouvoir tant que vous voudrez ; vous le quitterez quand vous voudrez ; vous le remettrez à qui vous voudrez. Et durant tout votre magistère, vous ne serez victime ni de coup d’état, ni d’assassinat, ni de destitution".
Qui eût osé faire une telle prédiction à un chef d’état nouvellement élu, dans nos contrées, en ce dernier demi siècle mouvementé ? Cette assurance tous risques, donnée à un homme politique, en ce domaine aussi instable que celui des sables mouvants de la politique, El Hadj Falilou MBACKE l’a réitérée publiquement plusieurs fois, à chaque fois qu’il en avait l’occasion.

Et comme il le lui avait prédit, il est resté confortablement à la tête de l’Etat pendant 20 ans, dans un pays paisible et à l’abri de tout péril intérieur ou extérieur, moissonnant tous les honneurs et privilèges auxquels un chef pouvait prétendre, repu de gloire et de notoriété. Et il a quitté le pouvoir volontairement, au moment qu’il avait lui même déterminé, et l’a remis à celui qu’il avait librement choisi, en l’occurrence notre ami Abdou Diouf, qui durant tous ses mandats a fait preuve d’une grande disponibilité à l’égard de la famille d’El Hadj Falilou MBACKE.

Senghor a été le premier chef d’état africain à quitter le pouvoir de son propre gré. Certains de ses pairs l’ont ensuite imité, mais tous n’ont pas eu la même fin heureuse. Et pendant ce temps, nombre de ses pairs ont été emportés comme fétus de paille par de terribles bourrasques, souvent dans des circonstances effroyables.
A toutes les étapes de son parcours, à tous les moments difficiles, à toutes les crises, mineures ou majeures, Senghor a sollicité et obtenu les prières, les conseils et le soutien d’El Hadj Falilou MBACKE, qui ne lui ont jamais été marchandés.
Senghor a trouvé El Hadj Falilou MBACKE , de jour comme de nuit, dans toutes ses résidences : TOUBA, Alia, N’Dindy, Touba-Bogo etc...

De son coté Senghor s ’est toujours montré digne de ce soutien sans faille. Le pouvoir ne l’a pas grisé dans ses rapports avec El Hadj Falilou MBACKE.
De la députation à l’Assemblée Nationale Française à la Présidence de la République du Sénégal en passant par le Conseil Général du Sénégal, l’Assemblée Territoriale du Sénégal et la Présidence de l’Assemblée Fédérale du Mali, il est resté le même homme à l’égard d’El Hadj Falilou MBACKE : disponible, fidèle, loyal, respectueux et même affectueux.

On chercherait vainement dans le passé l’exemple de deux hommes si dissemblables en tous points de vue et pourtant si intimement liées par une amitié indéfectible que les viscissitudes de la vie n’ont pu altérer ou ternir.
L’histoire offre peu d’exemples de deux destins que tout séparait au départ et qui ont finalement convergé pour se fondre dans le creuset de l’amour de la nation

Voilà, entre autres, quelques unes des raisons pour lesquelles la disparition de Léopold Sédar Senghor est péniblement et douloureusement ressentie par la famille d’’El Hadj Falilou MBACKE. Ce qui nous console, c’est que, comme prolongement de la prédiction d’El Hadj Falilou MBACKE, il est parti, après une retraite paisible, adulé, pleuré, et regretté par tous.

Nous présentons également nos condoléances à maître Abdoulaye Wade président de la république.

El
Hadj Mouhammed LAMINE BARA MBACKE



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